Le 30 Juin 2017 à Gabès : de la marche contre la pollution à la décision du gouvernement.

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Par Zoé Vernin

La date fatidique est arrivée pour le gouvernement tenu d’arrêter le 30 juin 2017, le déversement de phosphogypse dans la mer, soit des déchets industriels générés par les activités du Groupe Chimique Tunisien (GCT) à Gabès. L’ultimatum des habitants, lancé en octobre 2016, visait l’éradication définitive de la pollution marine qui sévit depuis 45 ans dans le golfe de Gabès (voir “la petite Tchernobyl de Tunisie revendique son droit de vivre”). 

Le 30 juin, dans le quartier de Chott Essalem , à quelques centaines de mètres a peine du Groupe Chimique, plusieurs milliers de manifestants se sont retrouvés à 16 heures pour exiger cette décision gouvernementale, “quitte à bloquer nous-mêmes par tous les moyens ce déversement” avait prévenu Khayreddine Debaya, membre du mouvement Stop Pollution, ce matin-là à la radio RTCI.

 Les manifestants ont marché d’un pas déterminé vers l’usine en entonnant divers slogans, notamment « Sekker Lamsob » (Fermer les vannes de déversement) du nom de la campagne lancée depuis février par une partie de la société civile de Chott Essalem.  

Arrivés là-bas, les manifestants ont ouvert les grillages qui d’habitude empêchent l’accès au canal où s’écoulent les déchets liquides de la transformation du phosphate. La foule s’est répandue sur les ponts et les bords pour entourer le courant de boues grises, et pour tour à tour, y jeter des pierres.   

Certains manifestants sont même allés jusqu’à chercher un tracto-pelle chargé de gravas, et l’ont conduit pour finalement le jeter au dernier moment, tout entier dedans.

Colère, exaspération et désespoir s’expriment devant l’usine en mots et en actes de désobéissance civile, alors que dans les bureaux du gouvernement à Tunis on s’apprête à rendre une décision censée fixer une solution.

Le démantèlement des unités polluantes : véritable décision ou ultime « déclaration d’intention » ?

C’est en début de soirée, que cette décision tombe finalement (voir ci-dessous). La réponse avancée va plus loin que celles qui avaient pu être évoquées, concernant le stockage à Oudref (18 kilomètre de Gabès) en 2013, voire dernièrement concernant la valorisation de ces déchets en mai 2017 lors de la conférence internationale du GCT à Gabès. Elle prévoit
principalement « le démantèlement des trois unités polluantes », soit la délocalisation des unités de production de l’acide phosphorique, actuellement vétustes et productrices de phosphogypse. La décision fixe le calendrier sur 8 ans et demi : 6 mois pour réaliser des études géologiques et sociales afin de définir le lieu du nouveau site de production « qui respecterait les normes environnementales nationales et internationales »,
2 ans pour réaliser les études techniques et environnementales, les appels d’offre et les contrats de réalisation, et 6 ans pour successivement établir les 3 unités de production (par tranche de deux ans). L’arrêt total du déversement du phosphogypse ne se réalisera donc qu’à l’issue de ces 8 ans et demi.

Lors de “la marche sur la mer” organisée par le mouvement Stop Pollution la veille, le 29 juin, à l’aide des pêcheurs du port de Gabès

Le mouvement Stop Pollution qui milite contre « toutes les types de pollution » à Gabes depuis 2012, avait lancé début juin une pétition qui allait dans le sens du démantèlement des unités polluantes afin de non seulement arrêter la pollution marine, mais également réduire la pollution atmosphérique responsable des nombreux et graves problèmes de santé des habitants. Par un communiqué (voir ci-dessous), le mouvement a fait savoir le lendemain, qu’il considérait la décision “pauvre en réelles garanties” et qu’il “refusait d’attendre aussi longtemps l’arrêt définitif du déversement des phosphogypses”. Dans ce sens, Stop Pollution “appelle également les habitants et les forces régionales à continuer la mobilisation pendant cette période afin d’intensifier la pression vis-à- vis du gouvernement afin qu’il reconsidère le calendrier annoncé et qu’il avance des garanties
réelles
”.  Après avoir “observé beaucoup ce type de promesses durant ces dernières années”, la méfiance est en effet de rigueur.

Jugées insuffisantes voire ambigües, les propositions gouvernementales inspirent des appels à la vigilance

Le mouvement Stop Pollution a toujours plaidé pour le démantèlement à la stricte condition, rappelée lors de son dernier communiqué, que « la délocalisation se fasse loin des zones d’habitation ». Si la décision du gouvernement prévoit « de se baser une démarche participative » pour proposer « différents sites possibles » dans une période de 6 mois (jusqu’au 31 décembre 2017), la décision ne garantit en effet pas de distance minimale vis-à-vis des premières habitations. La lutte de la ville Oudref pourrait être susceptible de se propager dans plusieurs localités potentiellement visées. Le rejet légitime des populations locales,  pourrait-il dans ce cas-là octroyer le pouvoir au gouvernement d’arrêter le processus de démantèlement basé en principe sur « un accord sociétal » ? Deux autres questions se posent alors : qui commanditera, financera et réalisera les dîtes études qui proposeront les différents lieux possibles ? Quel rôle réservera « la commission nationale de pilotage » (prévue par la décision) à la société civile de Gabès dans la définition et le suivi des étapes du démantèlement ?

Ayant œuvré main dans la main avec le mouvement Stop Pollution tout au long de ce dernier mois de campagne, l’Association de protection de l’oasis Chatt Sidi Abdel Salem (APOCSG), a rendu également un communiqué (voir ci-dessous) suite à la décision du gouvernement qu’elle ne juge pas à la hauteur des revendications des mouvements de Gabès et des obligations qui incombent à l’Etat au vue de la situation sociale et environnementale. Le communiqué de l’APOCSG déclare en premier lieu que « l’Etat doit reconnaître la catastrophe sanitaire », et qu’en cela, « la responsabilité sociale et économique » que promet de concrétiser la décision « envers la région qui abritera les nouvelles unités », doit s’appliquer de manière rétroactive au Groupe chimique tunisien depuis l’installation de ses activités à Gabès en 1972.  Le communiqué de l’association souligne que «  le démantèlement des unités mentionnées ne ressoudera pas toutes les problématiques environnementales » et que « l’Etat doit lever toutes formes de pollution et réparer les dommages qui en résultent ». En effet, il n’est fait aucune référence aux actions de dépollution et de réhabilitation dans la décision du gouvernement.  L’association attire l’attention notamment sur « les atteintes et menaces sur les ressources en eau » qui se perpétueront si les mêmes méthodes de production sont appliqués et si aucune station de dessalement des eaux de la mer n’est installée.  

En conclusion, si « le démantèlement des unités polluantes » était attendu par les mouvements de Gabès, les premières réactions témoignent du manque de garantie et de précision quant à la mise en œuvre de la décision gouvernementale. Au-delà, de « l’accélération des procédures » revendiquée en tant que priorité, d’autres questions sont susceptibles d’être prochainement posées au fil du calendrier. En effet, la décision prévoit « l’aménagement d’une zone industrielle proche du nouveau site choisi qui sera spécialisée dans les industrie de valorisation et de transformation du phosphogypse », or le débat n’a pour l’instant pas été ouvert sur la question de la valorisation à l’échelle nationale. Il
contient pourtant des problématiques importantes : la déclassification légale du phosphogypse actuellement considéré comme « déchet dangereux », la faisabilité et la non-dangerosité des utilisations des produits issus de la valorisation.

Revue de presse :

Français

 

Arabe

 

Documents :

Décision du gouvernement du 30 juin 2017 :

Communiqué du mouvement Stop Pollution du 2 juin 2017

 

Communiqué de l’Association de protection de l’Oasis Chatt Sidi Abdel Salem (APOCSG) :

 

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