En Tunisie, les mouvements sociaux cherchent à s’unifier

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Après s’être démultipliés dans la dynamique du printemps arabe, les mouvements sociaux tunisiens ont eu tendance à se disperser. Ils amorcent désormais une réflexion commune pour faire valoir un autre modèle de développement économique et social pour la Tunisie. Retour sur le premier congrès des mouvements sociaux qui s’est tenu à Nabeul les 25 et 26 mars 2017, dans lequel se sont impliqués plusieurs partenaires du CCFD-Terre Solidaire.

Abderahmane Hedhili, directeur du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), partenaire du CCFD-Terre Solidaire, avait de quoi se réjouir à l’issue du premier congrès des mouvements sociaux rassemblé en mars 2017.

« C’est la première fois depuis l’indépendance que les mouvements sociaux, de toutes les régions et sur toutes les thématiques, se réunissent ».

En janvier 2011, la chute de la dictature de Ben Ali avait soulevé en Tunisie un couvercle posé sur une immense frustration sociale. Depuis, les mouvements sociaux ont proliféré et des centaines d’associations créées :

- Mobilisations de diplômés chômeurs contre le trafic dans les embauches ;
- protestations locales contre la pollution industrielle ;
- conflits autour de la distribution d’eau ;
- revendications d’ouvrières privées de leurs droits élémentaires ;
- demande de titularisation des travailleurs précaires…

C’est toute la Tunisie laissée-pour-compte qui s’est agitée dans une myriade de mobilisations locales. Mais sans mots d’ordre communs, ni stratégie.

Un début de prise de conscience

Ghassen Henchiri, membre de l’Union de diplômés chômeurs et président de ce premier congrès des mouvements sociaux, explique :

« Après la dictature, les mouvements populaires n’étaient pas préparés à organiser, à revendiquer, à négocier ».

Abderahmane Hedhili dresse quant à lui un constat sans concession :

« Les conflits régionalistes, le chacun pour soi au sein même des différents mouvements, l’absence de conscience commune ont empêché les mobilisations de s’imposer et la question sociale de devenir centrale après la révolution ».

Structurer la nébuleuse


Le Forum tunisien des droits économiques et sociaux a entrepris depuis bientôt deux ans de faciliter la structuration de cette nébuleuse.

D’abord en approchant les différentes mobilisations, en fournissant des appuis ponctuels à leur action ; puis en favorisant des rencontres, notamment par l’organisation d’une université d’été des mouvements sociaux en septembre dernier. Le directeur du FTDES se souvient :

« Quand nous avons commencé, les mouvements sociaux ne pouvaient même pas se parler entre eux »,

Aujourd’hui, le FTDES peut se tenir davantage en retrait.

Le congrès où se sont réunis une centaine de mouvements, vient clore un cycle de rencontres régionales thématiques et témoigne de la maturité acquise par l’organisation.

Cette réunion avait pour objectif de renforcer les liens entre les différentes actions locales et de doter les mouvements sociaux d’un début de coordination pour créer une dynamique commune. Ghassen Henchiri est heureux de le constater :

« Il y a un début de prise de conscience que chaque problème ne peut être réglé individuellement »

En Tunisie, la chute spectaculaire du régime a parfois fait oublier que les premières manifestations avaient pour revendications principales le droit au travail, une répartition équitable des richesses, un meilleur développement régional et le droit à une vie digne. Depuis le printemps arabe, le CCFD-Terre Solidaire soutient particulièrement l’action du FTDES qui accompagne la structuration du mouvement social et promeut un autre modèle de développement pour la Tunisie.

S’unir pour peser davantage sur le politique

Le premier acquis du congrès des mouvements sociaux est ainsi d’avoir défini un « cadre unificateur », organisé de manière non hiérarchique et horizontale pour éviter les risques de confiscation de la parole et de concentration du pouvoir. Au-delà de cet enjeu d’organisation, Ghassen Henchiri, le président du Congrès, rappelle l’objectif :

« la structuration des mouvements à l’échelle nationale vise à imposer progressivement le débat sur le modèle de développement et les choix de politiques économiques de l’Etat »

Dépasser le découragement

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En Tunisie, une mobilisation de chômeurs à Kasserine en janvier 2016, une région particulièrement touchée par le chômage

L’un des objectifs du congrès était aussi de conjurer le découragement. L’un des participants raconte :

« Nous avions touché le fond. Nous avons tout essayé, les sit-in devant les administrations, les blocages de route, les immolations, les grèves de la faim, les mises en scène de suicides collectif… Tout cela pour qu’à la fin, au mieux on nous propose au mieux des emplois précaires payés 200 dinars par mois (80 euros). Nous n’avons plus rien à perdre ! »

Face à la demande sociale, l’Etat tunisien n’a en effet guère d’autre solution que de recourir à des embauches dans les “chantiers de développement “, de fait des emplois quasiment fictifs et sans aucune garantie.

En réalité, pour Abderahmane Hedhili,

« la stratégie de l’Etat est de ne jamais négocier avec les mouvements sociaux. De jouer l’usure, de diviser les mobilisations en proposant des solutions individuelles aux leaders et en criminalisant les mobilisations sociales ».

Les meneurs de mouvements des protestations sont en effet de plus en plus souvent poursuivis en justice.
Abdallah Ltifi, l’un des animateurs de la mobilisation des diplômés chômeurs de Kasserine constate amèrement :

« L’Etat nous méprise, ne nous écoute pas. Ils disent qu’ils sont impuissants. Nous n’avons personne avec qui négocier sur place, il faut attendre qu’un ministre se déplace pour avoir un interlocuteur. »

Résultat, les mouvements sont de plus en plus isolés.

« Cela fait deux ans que nous revendiquons et nous n’avons pas de soutien de la population ».

Pour les différents acteurs locaux, la coordination autour d’un objectif commun apparaît comme la meilleure manière de dépasser cette impasse.

L’accès à la terre et à l’eau au cœur des préoccupations locales

La question de l’accès à la terre, et notamment aux terres domaniales (les terres confisquées à l’époque de la colonisation et reprises par l’Etat à l’indépendance), qui est au cœur des préoccupations des acteurs de développement local, a été longuement évoquée.
La terre reste en effet la ressource indispensable à de nombreuses initiatives d’économie sociale et solidaire novatrices. Or l’Etat, toujours attaché à un modèle centralisé, leur refuse cet accès à la terre. Il privilégie souvent des opérateurs privés qui exploitent le bien public à leur seul profit.

La coopérative Nomad08 qui travaille sur l’accès à l’eau en Tunisie (également soutenue par le CCFD-Terre Solidaire) a elle aussi participé au congrès des mouvements sociaux. Cela lui a permis de rejoindre la nouvelle coordination des mouvements environnementaux créée à la suite du congrès.

Les questions sociales et environnementales intrinsèquement liées

La déclaration finale insiste également sur le rapprochement de la question sociale et de la justice environnementale.
De nombreuses mobilisations se produisent en effet sur fond de problèmes écologiques en Tunisie. L’extraction du phosphate dans le bassin minier de Gafsa, sa transformation par l’industrie chimique à Sfax ou à Gabès dont le golfe et l’oasis maritime (Chenini) ont été quasiment détruits par les rejets de phosphogypses et l’épuisement de la nappe phréatique.
De même dans l’île de Kerkennah où l’extraction d’hydrocarbure ne respecte pas les normes écologiques…
Or, préservation de l’environnement et création d’emplois sont souvent opposées l’une à l’autre. L’un des principaux axes de la déclaration finale du congrès est donc d’affirmer que ces dimensions sont liées et non pas contradictoires :

« Il y a urgence à changer un modèle de développement actuel qui appauvrit les hommes et les ressources naturelles ».

Une relation qu’illustre le cas du golfe de Gabès : le collectif Stop Pollution y est parvenue à ouvrir une négociation avec les pouvoirs publics et surtout à convaincre les habitants que les deux aspects ne s’opposent pas. C’est ce qu’explique Kheireddine Debaya, son coordinateur :

« Les pêcheurs sont ruinés, la palmeraie meurt par manque d’eau et nous ne pouvons plus attirer de touristes. Les gens voient bien que c’est la destruction du milieu qui empêche en fait toute possibilité de développement local. »

D’où l’importance d’interpeller les autorités tunisiennes pour rechercher des alternatives à un modèle de développement en échec.

Thierry Brésillon

source: http://ccfd-terresolidaire.org/infos/developpement/en-tunisie-les-5816

 

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