Jusqu’à quand enterrerons-nous les morts dans une décharge municipale ?

Par Reem Bouarrouj (Chargée de migration FTDES – Département de recherche sur la migration) 

Une des priorités d’un Etat souverain devrait être de garantir la dignité de tous ceux qui se trouvent sur son territoire. Si un pays ne garantit pas ce droit c’est qu’il atteint profondément les droits humains.

En Tunisie, nous recevons plusieurs cadavres des migrants les moins chanceux qui prennent la mer Méditerranée en espérant atteindre l’Italie et qui finissent rabattus vers la Tunisie par une mer adverse. Ces êtres humains qui après des semaines de traversée de leur pays d’origine vers la Libye, où ils sont kidnappés, violentés, rackettés, violés, parfois réduits en esclavage par des milices de tout acabit, et qui arrivent à fuir l’enfer libyen dans une embarcation de fortune, voient leur rêve d’une vie meilleure se fracasser sur les vagues et périssent dans quelques naufrages au large. Leurs corps sont refoulés par la marée, et le vent du large les ramène sur les côtes tunisiennes. Où la Tunisie les enterre-t-elle après ce long périple mortel ? Dans une ancienne décharge municipale !

Ce « cimetière » nous le visitons avec Chamessedine ou James Dine comme plusieurs personnes le surnomment. Cet homme s’est proposé comme volontaire depuis une dizaine d’années pour enterrer les cadavres de migrants. Cet ancien pêcheur, la cinquantaine, très dynamique, s’est donné pour mission d’enterrer dans la dignité ces êtres humains dont les autorités tunisiennes semblent ne pas se soucier.

Sur la route, il s’indigne : “la religion dit que pour préserver la dignité du défunt il faut l’enterrer, Dieu évoque le mort en général, pas uniquement celle du musulman, alors pourquoi on fait une exception pour ces gens-là ? Ces humains ont subi des atrocités quand ils étaient vivants et maintenant qu’ils sont morts ils n’ont même pas le droit à un enterrement digne ! “.

Après quelques kilomètres au milieu de nulle part, nous arrivons au « cimetière » que la municipalité a accordé pour enterrer les migrants. Ce n’est qu’un no man’s land de sable et de pierres cerné d’oliviers. Il n’y a ni cercueil ni pierre tombale, juste des cônes de sable retournés qui signalent une présence mortuaire. Il n’y a même pas un écriteau qui précise qu’il y a des morts qui reposent dans cet endroit. La vision est terrible ! On peut encore voir un sac mortuaire blanc qui dépasse car il n’a pas été bien enseveli. Proche d’un tas de sable (un corps repose dessous) on trouve le reste d’une cote humaine. Non loin, gisent des bouteilles en plastique vides et des ordures. Chamessedine est le seul qui peut reconnaitre où
sont les dépouilles enterrées dans cet endroit et qui sont-elles : « ici, montre-t-il, repose une femme retrouvée sans tête, à côté c’est un homme. Là-bas git un enfant. Vous savez, les images des corps, surtout en décomposition, sont gravées dans ma tête. Mais pour moi
ils sont tous magnifiques ! Même morts ils restent beaux à mes yeux ».

Un appel aux dons a été lancé par le Comité régional du Croissant-Rouge tunisien à Médenine. Il vise à financer l’achat d’un terrain pour en faire un cimetière et un lieu de mémoire. Mais c’est la responsabilité de l’Etat tunisien d’offrir ce terrain et le rôle des ONG vient après pour soutenir les efforts du pays, comme pour l’aménagement du terrain, l’achat d’un corbillard, la construction d’une chambre funéraire qui permettra un travail d’identification des personnes, la mise en place d’un lieu de mémoire et de recueillement…

Donner la responsabilité de l’achat du terrain à la société civile n’a aucune logique et aucun fondement. L’Etat doit impérativement s’impliquer et montrer le bon exemple dans cette affaire profondément humaine. Avec ce qui se passe actuellement en méditerranée on risque de recevoir, dès que le vent se lève et que la mer se déchaine, de nombreuses nouvelles dépouilles. Nous devons être prêts à recevoir ces cadavres et à les enterrer dans la dignité. Le cimetière actuel qui est proche de la saturation doit être reconnu en tant que tel et aménagé comme il se doit, au moins avec une clôture et une indication. Un nouveau cimetière digne doit être accordé aux migrants..