Témoignage – « Ils tuent les gens comme ça. Ils viennent, ils sont ivres. Ils dansent. Ils te regardent. Tu ne sais pas pourquoi : ils tirent.»

 

Témoignage recueilli par : Reem Bouarrouj

 

Le témoignage a été traduit de la langue du témoin vers le français.

Les noms de villes et de prisons ont été transcrits comme la personne les a nommés.

 

J’ai eu l’opportunité de discuter avec 3 migrants de Guinée Conakry qui venaient de traverser les frontières libyenne et tunisienne. La Tunisie étant la destination sécurisée la plus proche, ils ont décidé de fuir et de venir ici. Ils sont venus de Zouara. Ils ont marché durant 24h pour arriver. Leurs traits de visage étaient tirés par la fatigue et leurs cheveux poussiéreux. Leurs habits étaient pleins de boue. Malgré ça ils n’ont pas hésité à me raconter leurs histoires et à partager avec moi leurs craintes et leurs espoirs.

 

 « Je suis arrivé en Libye il y a un an et quatre mois. La route est tellement, tellement, tellement… je ne peux pas expliquer ce que j’ai vécu. J’ai perdu beaucoup d’argent, j’ai perdu beaucoup de santé, j’ai perdu beaucoup de choses. On m’a frappé, on m’a emprisonné, on m’a piétiné, on m’a tout fait là-bas ! C’est n’importe quoi ! Depuis que je suis entré en Libye, j’ai fait trois fois de la prison. Mes parents ont dû à chaque fois payer des rançons pour que je sorte. Depuis que je suis en Libye, je suis passé par les villles de Ghadroum, Sabha, Beni Welid, Tripoli, Sabratha et Zouara. Mais les pires sont Sabha, Beni Welid, Tripoli et Zouara. J’ai essayé de fuir en Europe deux fois. Mais on m’a arrêté sur l’eau et renvoyé en Libye. Là-bas, j’ai de nouveau été mis dans une prison.

En Libye il n’y a pas de prison officielle. Dans une petite chambre, se trouvent plus de 150 personnes. On ne te donne pas à manger. J’ai fait trois fois de la prison. Une fois on m’a emprisonné à Sabha. J’ai fait deux semaines là-bas.  Après je suis allé à Beni Welid. J’y ai vu des choses que je n’avais jamais vues. Là-bas c’est pire que les autres. Là-bas on fait aligner des hommes et des femmes. On nous déshabille complétement pour nous fouiller et trouver de l’argent. On fouille tout, avec le fusil. Celui qui a de l’argent c’est bon. Celui qui n’a pas d’argent il est frappé. Ils vont te frapper, tu vas avoir mal, tu ne peux pas parler, tu ne peux rien faire.

Après ils nous ont emmenés à Tripoli dans une 4L pour nous mettre dans les centres là-bas.  On était 14. On ne parlait pas, ils nous ont fait descendre. Tu n’as pas le droit de regarder. Tu ne peux pas regarder les gens. On nous a emmenés dans un petit centre. On était à peu près 250 personnes. On nous a aspergés d’eau. Puis on nous a mis du courant. J’ai appelé mes parents pour qu’ils m’envoient de l’argent : 300 000 francs CFA (450 €). Après je suis parti à Sabratha pour prendre la mer. Mon petit frère est resté dans la prison à Sabratha.

C’est à ce moment-là que j’ai appris qu’il avait un frère, alors je lui ai demandé de me dire quand est-ce qu’ils s’étaient séparés : « Mon frère et moi nous avons quitté la prison ensemble vers Sabratha. Mais quand on allait partir par la mer, ils m’ont appelé que moi, ils n’ont pas appelé mon petit frère. Mais ils nous ont attrapés en mer.

On m’a emmené dans une prison qui s’appelle « Sourouman » d’un monsieur, un arabe, qui s’appelait « Rasta ». On m’a dit que si j’essayais de courir et de m’enfuir ils me tueraient. Là-bas on frappe les gens matin, midi et soir. On n’a pas le droit de parler ni de bouger. On est dans de petites chambres. Ils disent que là-bas c’est la prison des Nations-Unies. Le jour où l’équipe de l’OIM (Organisation Internationale pour les Migrations) est venue, les gardes nous ont dit : « Sortez, criez, comme ça quand l’OIM arrive pour visiter le centre ils vont se dire que vous êtes libres machallah. C’est ce qu’ils doivent se dire. Faites ce que vous voulez ! ».

Mais quand les représentants de l’OIM repartent tout le monde doit rentrer, tu n’as pas le droit de parler. Ils frappent les gens. Les gens n’ont pas à manger et ils les frappent. Ils tuent les gens comme ça. Ils viennent, ils sont ivres. Ils dansent. Ils te regardent. Tu ne sais pas pourquoi : ils tirent. Tous les jours il y’a beaucoup de morts. Ils ne font pas d’enterrement. Ils nous demandent de prendre les corps et de les jeter derrière.

A Sabratha, ils ont demandé à mon petit frère s’il voulait faire un rapatriement. Mon petit frère ils l’appellent « bambino ». Après ils l’ont emmené à Beni Walid dans une prison et ils ont dit que s’il voulait sortir, il devait payer 300 000 CFA (450 €). Mais on n’a pas d’argent. Mes parents n’ont pas d’argent. Mon petit frère m’a dit que je devais négocier avec un Malien, un Nigérien et un Tchadien qui travaillent avec les Arabes. J’ai parlé avec eux. Maintenant ils veulent 200 000 CFA (300 €). Mon petit frère attend que mes parents puissent envoyer de l’argent. Mais mon père est malade.

Moi de Sabratha, je suis parti à Zouara. A Zouara on m’a emprisonné. On m’a trouvé assis en train de me connecter, alors ils m’ont pris. Je suis resté en prison 10 jours. Le matin ils te donnent un petit bout de pain comme ça (il me montre les dimensions d’une petite tranche de pain) avec un fromage. Le soir aussi la même chose. Ils te frappent comme ça pour rien (il me montre des traces sur ses bras). J’en ai beaucoup comme ça sur le corps. C’est les Libyens qui m’ont fait ça. Je voulais fuir.

En mer, on sait que c’est difficile maintenant de partir. C’est devenu très dangereux et les Libyens ne veulent plus nous laisser partir. J’ai voulu partir en Algérie, mais je me suis dit que je pouvais essayer de voir si en Tunisie je peux travailler. Les gens commencent à vouloir venir en Tunisie parce que ce n’est plus possible de traverser la mer maintenant. Ça commence à se savoir partout que c’est difficile maintenant de prendre le bateau. Il y’a beaucoup de gens qui pensent à venir ici. Je suis sorti avec mes deux amis à 20h du matin. On a marché, marché, marché, sans nous arrêter. On a marché durant 24h. On devait dépasser la frontière libyenne et la frontière tunisienne sans que personne ne nous voie. On sait que si on arrivait à Ben Guerden nous serions sauvés. On y est arrivé. On ne savait pas où aller. Un gentil monsieur nous a parlé. Il nous a payé un café et nous a dit qu’on devait aller au Croissant Rouge ».

A la question que je lui ai posé pour savoir si son frère et lui avaient quitté leur pays pour travailler en Libye ou pour partir en Europe, il m’a répondu : « On a quitté notre pays pour partir en Europe. Avant on voulait partir en Algérie pour travailler. Mais dans le désert du Mali les gens nous disaient que la route vers l’Algérie était dangereuse et qu’ils ne nous emmèneraient pas là-bas, que la Libye c’était mieux. Ces gens-là on les appelle les « cocksers ». Ils appellent devant toi des personnes et leurs demandent s’ils sont bien arrivés en Libye. Mais c’est des mensonges. C’est devant nous qu’ils font ça. Et ils te disent que si tu veux partir en Algérie c’est ton problème parce qu’ils n’ont pas d’amis là-bas. Après tu les payes, ils t’emmènent à Agadez (Niger) et quand tu arrives là-bas ils appellent quelqu’un et lui disent que telle personne n’a pas payé l’argent et qu’il faut donc l’enfermer jusqu’à ce qu’elle ait payé. 

On nous a demandé à mon petit frère et moi 500 000 CFA (760 €) juste pour sortir de là-bas. Mon père a envoyé 570 000 CFA (870 €) pour nous sortir de là-bas et nous emmener en Libye. Après ils nous emmenés en Libye et ont appelé des gens pour leur dire que nous n’avions pas payé. Au total, j’ai dû payer six fois de grandes sommes d’argent : 3 fois pour la route et 3 fois pour sortir de prison. Mais j’ai payé aussi beaucoup de fois de petites sommes. Je ne peux pas les compter. Mes parents ont donné beaucoup d’argent. On n’a plus d’argent. Je suis le grand frère. J’ai quatre petits frères. Ils ont tout donné pour moi. Vous savez je n’ai pas traversé beaucoup de pays, juste le Mali, le Burkina et le Niger. Mais en Libye les gens ils sont trop méchants. Ce que j’ai vécu en Libye, je ne l’avais jamais vu ! C’est pire que le Sahara. Si tu as eu la chance de ne pas mourir là-bas, c’est bon. J’ai fait une semaine du Guinée Conakry à Agadez et cinq jours d’Agadez à la Libye. De Sabha à Sabratha, j’ai mis deux semaines ».