Observatoire social tunisien
Rapport de janvier 2026
Intensification des mouvements sociaux : la précarité professionnelle persiste et les revendications des chômeurs se renouvellent
Le premier mois de l’année 2026 a été marqué par une nette hausse du rythme des manifestations. Janvier a enregistré 501 mouvements de protestation, soit une augmentation d’environ 23 % par rapport à la même période en 2025, durant laquelle 386 actions avaient été recensées. Comparé à janvier 2024, marqué par un net ralentissement avec seulement 137 mouvements enregistrés, le niveau de mobilisation a ainsi progressé de 73 %.
Le retour des mobilisations et des revendications s’inscrit dans un cycle social engagé depuis plus d’un an. Après une période de retrait relatif de la scène publique, ce mouvement met fin à la « trêve » observée durant la phase marquée par le discours officiel, porteur de promesses et d’engagements, et par une succession d’échéances électorales et politiques.
Les protestations liées au règlement des situations professionnelles et à la titularisation, au droit à l’emploi des chômeurs diplômés, à l’amélioration des conditions de travail, au paiement des indemnités et des salaires, à la mise en œuvre du droit au recrutement et à l’application des accords relatifs aux dossiers en suspens — tels que ceux des ouvriers de chantiers, des enseignants et des professeurs suppléants — ont représenté 48,5 % de l’ensemble des mouvements enregistrés en janvier 2026.
Les revendications exprimées durant le premier mois de l’année reflètent une situation générale d’instabilité professionnelle, largement liée au non-paiement des salaires et des indemnités, ainsi qu’au retard dans l’approbation des promotions. Elles portent également sur l’amélioration des conditions de travail, le versement des augmentations différées, la reprise des négociations après la fermeture du dialogue social et la répression de l’action syndicale dans les institutions publiques et privées. Le mouvement se poursuit aussi pour mettre fin au système de sous-traitance et régulariser la situation des travailleurs agricoles et des enseignants suppléants.
Au cours du mois de janvier, les mobilisations liées à la loi n°18 de 2025 relative à l’emploi des diplômés chômeurs de l’enseignement supérieur — adoptée en remplacement de la loi n°38, finalement retirée — se sont intensifiées. Des actions ont été organisées dans plusieurs gouvernorats pour exiger l’accélération de la publication des décrets d’application de la nouvelle loi, l’ouverture d’une plateforme d’inscription et la fixation d’un calendrier clair pour le lancement de la première vague de recrutements prévue en mars 2026.
Les mouvements à caractère civil et politique ont également occupé une place importante au cours du mois de janvier. Ils se sont classés au deuxième rang en termes de nature des mobilisations et ont représenté environ 23 % du total des actions recensées par l’équipe de l’Observatoire social tunisien. Les revendications ont notamment porté sur la criminalisation du travail associatif et les atteintes aux libertés publiques.
Le mois a aussi été marqué par des mobilisations liées à l’affaire de l’activiste Abdallah Saïd, arrêté pour ses activités civiques, par des revendications appelant à l’annulation des sanctions disciplinaires et des licenciements visant plusieurs syndicalistes, ainsi que par des appels à la libération de la journaliste Chadha Haj Moubarak. Cette dernière a finalement été libérée après la décision de la cour d’appel de Tunis, lors de l’audience du 13 janvier 2026, de réduire la peine prononcée contre elle de cinq ans à deux ans, assortie d’un sursis à l’exécution.
D’autres actions ont concerné la demande d’arrêt des poursuites à caractère politique visant plusieurs magistrats, ainsi que les développements liés à ce qui est connu comme « l’affaire du complot ». Par ailleurs, la période a été marquée par des tensions et des manifestations de colère dans la région de Redayef, à la suite du décès de l’infirmière Azhar, succombant à ses brûlures à l’hôpital local. Des mobilisations du Parti de la libération ont également été observées, de même que des manifestations de soutien aux prisonniers palestiniens et appelant à la fin de l’agression contre Gaza.
L’équipe de l’Observatoire social tunisien a également relevé des mobilisations citoyennes réclamant la disponibilité de produits de première nécessité, notamment les bouteilles de gaz domestique, dont la disparition du marché a coïncidé avec des vagues de froid et une baisse des températures, créant un climat de tension et de colère dans plusieurs régions. Les habitants se sont aussi mobilisés pour revendiquer l’accès à des services publics de base, tels que l’eau potable, le raccordement aux réseaux d’électricité et de gaz, l’amélioration des infrastructures, le revêtement des routes, la fin de l’isolement, la réduction de la pollution industrielle et domestique, la mise en place de transports publics, la sécurisation des établissements scolaires, l’amélioration des services de santé et la création d’espaces sportifs.
La vague de protestations s’est principalement concentrée dans la région du Centre, en particulier à Tunis, où 151 mouvements ont été enregistrés. Le gouvernorat de Gafsa arrive en deuxième position avec 107 mouvements, suivi de la Manouba avec 31 actions. Viennent ensuite les gouvernorats de Tataouine et de Nabeul avec 24 mouvements chacun, puis celui de Sfax avec 20 mouvements. Les gouvernorats de Kasserine enregistrent 17 mouvements, tandis que Kairouan et Béja en comptent 11 chacun. Enfin, les gouvernorats de Zaghouan et du Kef ferment le classement avec trois mouvements chacun durant le mois de janvier.
Le mois de janvier a également enregistré une répartition genrée de certaines mobilisations : 13 manifestations ont été organisées par des femmes, contre 50 à l’initiative d’hommes, tandis que le reste des actions était de nature mixte.
Les places publiques, les rues, les routes, les sièges des autorités, les ministères et les établissements pénitentiaires demeurent les principaux espaces de protestation et de mobilisation pour les acteurs sociaux, représentant plus de 60 % des cadres d’action, contre 40 % pour l’espace numérique, où les revendications ont été exprimées ou relayées.
Les acteurs sociaux ont eu recours à diverses formes de protestation : les rassemblements et piquets de protestation ont été observés à 133 reprises, les grèves de la faim à 65 reprises (dont 25 à l’intérieur des prisons), les grèves à 49 reprises, les sit-in à 31 reprises et le port du brassard rouge à 22 reprises. Parallèlement aux communiqués et aux appels à l’aide, certaines actions ont également consisté à bloquer des routes, perturber des activités, brûler des pneus ou menacer d’arrêter le travail et les cours.
Les acteurs des mobilisations — parmi lesquels figurent des ouvriers, des employés, des habitants, des militants de la société civile, des étudiants, des élèves et leurs parents, des avocats, des détenus, des enseignants, des chômeurs, des agriculteurs, des pêcheurs, des chauffeurs de taxi, des agents de la santé publique, des médecins, des journalistes ou encore des commerçants — adressent principalement leurs revendications aux autorités centrales. La présidence du gouvernement concentre à elle seule près de 60 % des demandes, suivie par les ministères et leurs différentes administrations centrales et régionales. Viennent ensuite les autorités régionales, notamment les gouverneurs, les maires et les délégués, puis, en troisième position, les tribunaux, les magistrats, les forces de sécurité, la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux, la Compagnie des phosphates de Gafsa, les sociétés de transport et les établissements hospitaliers.
Sur la base de l’échantillon observé, cinq cas de suicide et de tentatives de suicide ont été enregistrés au mois de janvier, dont celui d’une mineure de moins de 18 ans ; les autres cas concernaient des hommes, parmi lesquels un agent de sécurité qui s’est donné la mort avec son arme de service. Un jeune homme de la région de La Kalaa Al Khassba, dans le gouvernorat du Kef, s’est suicidé par pendaison, tandis qu’une écolière a ingéré du poison pour rats, ce qui a entraîné son décès malgré les tentatives pour la sauver. Un autre jeune homme a été retrouvé pendu sur une place publique à Kairouan, et un diplômé chômeur a mis fin à ses jours dans le domicile familial à Douz. Les cas recensés se répartissent entre les gouvernorats de Kairouan, du Kef, de Monastir, de Bizerte et de Kébili, avec un cas signalé dans chacun d’eux.
L’Observatoire social tunisien réitère l’importance d’accorder une attention sérieuse et prioritaire aux comportements autodestructeurs, en appelant les structures officielles concernées à s’en saisir de manière urgente.
Le suicide constitue aujourd’hui l’un des défis sociaux et psychologiques les plus préoccupants. Ses conséquences ne se limitent pas à l’individu, mais affectent également la famille et l’ensemble de la société. La banalisation de ce phénomène peut entraîner une hausse des troubles psychologiques et une dégradation générale de la santé mentale. La violence dirigée contre soi-même risque ainsi de se normaliser, provoquant une hémorragie silencieuse pour la société, qui perd progressivement une main-d’œuvre jeune et productive.
Les actes de violence enregistrés durant le mois de janvier 2026 présentent globalement les mêmes caractéristiques que ceux observés les mois précédents et touchent l’ensemble des catégories sociales. Les différentes formes de violence sont souvent imbriquées, un même incident pouvant cumuler plusieurs types d’agressions. Elles sont également influencées par de nombreux facteurs, notamment la pauvreté, la marginalisation sociale et les conflits.
Dans le détail, les actes de violence continuent d’exprimer des logiques de vengeance, de représailles, d’humiliation, de dévalorisation de l’autre et d’agression sexuelle. Certains faits, particulièrement brutaux et cruels, prennent parfois une dimension théâtrale et spectaculaire. Dans de nombreux cas, les actes de violence trouvent leur origine dans des situations de vol ou de conflit.
Selon les incidents documentés par l’équipe de l’Observatoire social tunisien, la violence physique — qui consiste en l’usage de la force pour provoquer des blessures, comme les coups, les gifles, les brûlures, l’étranglement ou l’utilisation d’objets tranchants — représente 33 % des cas observés. La violence institutionnelle — survenant dans le cadre professionnel ou au sein des institutions, et comprenant le harcèlement ou les traitements abusifs — constitue 16,7 % des cas. La violence économique — qui se traduit par la privation d’autonomie financière, le contrôle des revenus ou l’empêchement de travailler — représente 14,3 %. La violence fondée sur le genre, qui cible les individus en raison de leur sexe, et touche principalement les femmes et les enfants, atteint 9,5 %.
La violence culturelle — liée à des pratiques imposées par les normes sociales, telles que le mariage des mineures ou les discriminations fondées sur le genre — représente environ 7,1 %, soit le même pourcentage que la violence psychologique et émotionnelle, qui vise à briser la volonté de la victime par des menaces, des insultes, des humiliations, le dénigrement, l’indifférence ou l’isolement social.
La violence organisée et structurelle, ou violence d’État — exercée par l’État ou par des groupes organisés afin d’atteindre des objectifs politiques — a représenté 4,8 % des cas observés. Ce pourcentage est équivalent à celui de la violence sexuelle, qui englobe tout acte sexuel forcé, le harcèlement ou l’exploitation sexuelle, y compris le viol conjugal. La violence numérique ou électronique — incluant le chantage en ligne, les menaces, l’intimidation, le vol de données ou la diffusion d’images privées — a, quant à elle, représenté 2,4 % des cas.
La violence ne se limite pas aux espaces publics et privés (le domicile), puisque le milieu éducatif et son environnement ont également constitué un cadre propice à des actes violents de gravité variable durant le mois de janvier. Ainsi, un établissement du quartier Ezzouhour a été pris d’assaut par un trafiquant de drogue armé d’un sabre, proférant des propos obscènes et agressant le directeur de l’institut. Plusieurs élèves, filles et garçons, d’une école de Tunis ont déclaré avoir été victimes d’agressions sexuelles de la part d’un enseignant. À Kairouan, deux individus ont fait irruption dans une école et menacé les élèves. À Ben Guerdane, un motocycliste a pénétré dans la cour d’un institut lors d’une manifestation et a renversé le directeur de l’établissement. Des établissements scolaires ont également signalé des agressions commises par des parents d’élèves à l’encontre de membres du personnel éducatif et para-éducatif.
La violence a touché divers espaces, notamment les hôpitaux, les administrations, les établissements de production, les moyens de transport et les logements. Dans les transports publics, un incident autour d’une place assise a entraîné le décès d’un homme âgé. L’espace public a également été le théâtre de plusieurs actes de violence, de vols et de braquages, parfois mortels.
Les hommes représentent 52,38 % des victimes et 97,62 % des auteurs d’actes de violence, tandis que les femmes constituent 19 % des victimes et seulement 2,38 % des auteurs. Dans 28,57 % des cas, les actes de violence impliquent à la fois des hommes et des femmes.