Portraits de femmes engagées pour la défense de leurs droits Journée internationale des droits des femmes

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Portraits de femmes engagées pour la défense de leurs droits

Journée internationale des droits des femmes

Pola Anquetil- Barba, Sihem Irouche, Manon Moulin

            L’invisibilisation des femmes, de leurs récits et de leurs trajectoires est un phénomène qui touche toutes les sphères du monde social. En dépit d’une progressive prise de conscience de l’inégale représentation des femmes, celles-ci sont encore trop souvent reléguées au second plan, tout comme le sont leurs actions et leurs luttes. Pourtant, nombreuses sont celles qui s’engagent quotidiennement pour le respect de leurs droits les plus fondamentaux et de ceux de la société en général. Les trajectoires de ces femmes étant souvent marginalisées en raison d’une prédominance de récits masculins, il convient de rétablir la balance et de rendre visibles ces parcours. À l’occasion de la journée internationale pour les droits des femmes, les départements justice environnementale et migration du Forum Tunisien pour les Droits Économiques et Sociaux entendent saluer et rendre hommage à ces femmes qui se mobilisent contre la violation de leurs droits en publiant les portraits de certaines d’entre elles. Cette série de portraits a pour but de relayer les parcours de ces femmes, qui, par leurs combats quotidiens pour la défense d’un environnement sain et digne pour tous, permettent de faire bouger les lignes dans le sens d’une plus grande justice environnementale, migratoire, sociale et économique.

(Photo Rania Mechergui)

            La militante Rania Mechergui, originaire d’Ain Draham, dans le gouvernorat de Jendouba, incarne par son parcours la figure d’une femme engagée et dévouée pour la défense d’un environnement sain. Habituée dès son plus jeune âge à voir les femmes de son village puiser dans les ressources que la nature a à offrir, elle a toujours tenu à s’assurer qu’on ne prenait pas à la forêt plus que ce dont elle avait besoin pour se reconstituer. Si son engagement remonte en réalité à son enfance, ce n’est qu’en arrivant à la faculté qu’elle orienta totalement son parcours vers la protection du vivant et la sensibilisation aux enjeux qui s’y rapportent. Dans le cadre de son parcours académique en protection de l’environnement et développement durable, elle décida de réaliser un projet de fin d’études sur la valorisation et la protection du potentiel naturel d’Ain Draham. Ce projet était difficile à mettre en œuvre et Rania a dû mener une véritable « révolution » pour pouvoir concentrer son travail sur la protection des ressources et non pas uniquement sur l’usage technique des ressources . La coloration militante de son travail n’a pas plu et il a fallu qu’elle se batte pour imposer son objet d’étude. C’est précisément de cela dont il est question dans son activité professionnelle actuelle : se battre pour que la nature cesse d’être considérée d’un point de vue strictement technique et scientifique ou comme une ressource à exploiter. Pour Rania, la nature et le vivant sont à valoriser et à protéger. C’est pourquoi elle a décidé de mettre en œuvre le projet Dar El Aïn. Ce projet de « tourisme écologique » a pour but de valoriser le territoire Nord-Ouest de la Tunisie, de sensibiliser les voyageurs aux richesses d’Ain Draham et de leur permettre d’apprendre à connaître la région, tout en limitant leur empreinte écologique. Les circuits proposés dans le cadre de ce projet sont organisés avec l’aide des locaux, souvent les femmes d’Ain Draham, qui peuvent ainsi diversifier leurs revenus. Les femmes participant à ce projet, sont « en contact direct avec les ressources naturelles » alors que « les hommes partent souvent vers les villes » pour travailler. Le projet Dar El Aïn repose donc sur ces femmes, qu’elles soient artisanes, agricultrices ou femmes au foyer. Rania est bien consciente du fait que les locaux vivent des ressources environnantes et ne peuvent pas cesser du jour au lendemain de chasser ou de récupérer du bois et des plantes médicinales. Pour autant, elle considère que la protection de l’environnement est conciliable avec la création de revenus pour ces communautés. Selon elle il s’agit de diversifier les activités et de créer des sources de revenus alternatives. Ce sont donc des circuits touristiques, et des ateliers de sensibilisation à l’écosystème régional que Rania organise et essaie de promouvoir. Par le biais de ce projet, elle démontre qu’il n’est pas nécessaire de surexploiter la nature pour vivre dignement. Au contraire, c’est en recherchant l’harmonie avec le vivant que l’on parvient à vivre en symbiose avec tous les êtres vivants et non-vivants. Pour ce faire, il convient de lutter contre un modèle de développement qui détruit littéralement la vie sur Terre au profit des bénéfices financiers de quelques-uns. Le combat pour la protection du vivant ne se mènera pas seul. Rania l’a bien compris et c’est pour cela qu’elle était présente, avec des amis, à Tabarka, pour empêcher la construction d’un hôtel luxueux donnant sur la mer et dont le plan d’aménagement comprenait la destruction de la roche côtière au profit de l’installation d’une plage artificielle. Ce projet, qui constitue une catastrophe écologique, a finalement été réalisé trois ans après, détruisant l’écosystème local et empiétant sur l’environnement des tortues marines qui s’y trouvaient.

L’engagement social et environnemental de Rania est inspirant et témoigne de la nécessité de lutter collectivement pour que les dégradations environnementales cessent et que les droits constitutionnels des Tunisiens et Tunisiennes soient enfin respectés. En parallèle des luttes pour les avancées sociales et économiques, qui sont bien connues en Tunisie, des mouvements environnementaux prennent forme, s’imbriquent avec les précédentes, et sont bien souvent impulsées par des femmes.

Baya, Sameh et Farida (Photo Manon Moulin)

            Il fait toujours gris à Agareb, dans le gouvernorat de Sfax. Baya Karawi, une habitante de la ville, explique que les industries et la décharge d’El Gonna qui surplombent Agareb, enfume la ville en contre-bas. La situation est catastrophique. La pollution, les odeurs et les insectes infectés pullulent. La jeune Amel, morte suite à une piqûre de moustique porteur d’une maladie mortelle, probablement la mucormycose, en est la preuve formelle.

Depuis 2017, le mouvement populaire Menich Msab d’Agareb s’engage pour dénoncer cette ingérence à la fois étatique et privée. À la tête des cortèges, ce sont des femmes qui prennent la parole et qui luttent. Baya est l’une d’entre elles. Diplômée en sciences juridiques, cette femme de 45 ans s’est installée à Agareb, d’où est originaire son mari, il y a quatre ans. Native de Tunis, Baya a toujours été encouragée par son père à s’exprimer et à faire valoir ses droits. C’est ainsi que, dès son arrivée à Agareb, frappée par l’ampleur de la pollution environnante et de ses conséquences, elle décida d’investir la rue en criant haut et fort sa colère face à cette injustice socio-environnementale. Il est impensable pour Baya de transmettre un monde aussi pollué aux futures générations. Sa lutte est quotidiennement justifiée par l’impossibilité pour ses deux enfants, Mayara et Ahmed, et leurs amis, de jouer tranquillement dehors, menacés par un environnement toxique. Les problèmes d’asthme, de vue, les malformations génétiques ainsi que les cancers touchent un grand nombre de familles d’Agareb. Portée par son indignation, Baya a mobilisé via Facebook d’autres habitantes et a tout fait pour les convaincre de rejoindre le combat. Bien que parfois « apeurées », plusieurs femmes se sont jointes à Baya en investissant les rues de la ville. Lors des nombreuses manifestations, les femmes d’Agareb sont à la fois en première ligne, prenant le micro pour s’exprimer, mais également un pilier organisationnel. Le blocage des routes donnant accès à la décharge en août 2020, tenu pendant plus de 15 jours, n’aurait pas survécu sans les femmes préparant des plats, distribuant de l’eau et aménageant les tentes pour leurs familles, amis et voisins. Cette solidarité militante a créé de vraies amitiés entre les femmes de la ville, qui se soutiennent et se relayent à la fois dans la lutte, mais également dans les tâches de la vie quotidienne. Sameh, une autre femme d’Agareb, fait partie de ce réseau de cohésion féminine. Magasinière dans une pharmacie de Sfax, elle s’est très tôt engagée dans la contestation en dépit des réticences de son conjoint, qui s’est aujourd’hui rallié au mouvement. Guidée par la nécessité de réclamer leur droit à un environnement sain, Sameh s’est investie dans les manifestations notamment en mettant en place des ateliers d’explication et de sensibilisation pour les enfants. La lutte contre la pollution de la zone est le combat d’une vie pour Baya, Sameh, et les autres, pour qui être dans la rue côte à côte est un « honneur » et une « libération », notamment dans le but de « garantir une vie verte pour les enfants ». Les actions des habitantes d’Agareb ne se limitent pas aux protestations de rue, mais ont aussi lieu dans les tribunaux tunisiens. C’est le rôle qu’endosse la sœur de Sameh, Maître Farida Akecha. Avocate originaire d’Agareb, Farida considère la défense des droits de ses concitoyens à un environnement sain et dépollué comme un devoir. Bien que le combat juridique soit complexe, car impliquant différents acteurs (municipalités multiples, gouvernorat, Agence Nationale de Gestion des Déchets, Ecoti) à diverses échelles (municipale, régionale, nationale), Farida est la figure incontournable du droit environnemental à Agareb grâce à son expertise et sa dévotion. « La pollution est une violence » envers le peuple et les enfants, et ces femmes militantes se sont données pour objectif de lutter « jusqu’à la fin de leur vie » pour une justice environnementale qui n’est rien d’autre qu’un droit de l’Homme inaliénable.

 

            Si les portraits précédents mettent en lumière combien les femmes se mobilisent pour la défense de leurs droits, notamment à un environnement sain, nombreuses sont celles qui n’ont pas les moyens matériels d’existence nécessaires pour le faire. C’est le cas d’un grand nombre de femmes migrantes, demandeuses d’asile ou réfugiées, dont les perspectives sont limitées par de nombreux facteurs de vulnérabilité, notamment l’extrême précarité et l’isolement social.

Michelle[1] est une jeune ivoirienne de 27 ans, qui est arrivée en Tunisie en 2019 après avoir été contrainte de quitter son pays, déchiré par la crise économique et l’insécurité. S’étant établie près de Sfax, elle doit rapidement trouver un travail pour pouvoir subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. Comme beaucoup d’autres femmes migrantes, l’irrégularité de son statut la contraint à se tourner vers le travail domestique, emploi informel et précaire, accroissant ainsi sa vulnérabilité face aux situations d’exploitation. L’informalité de leur statut et emplois place les femmes migrantes, comme Michelle, dans des situations de dépendance vis-à-vis de leurs employeurs. Ceux-ci abusent parfois de leur position, sachant pertinemment qu’elles n’ont pas les moyens nécessaires de se défendre. Michelle raconte qu’à son arrivée à Sfax, son premier patron lui confisque son passeport. Elle ne le récupère que grâce à l’aide d’une avocate. D’autres femmes ivoiriennes migrantes de l’entourage de Michelle, qui ont, elles aussi, quitté Abidjan pour se réfugier en Tunisie, racontent avoir subi des menaces de la part de leurs patrons. Rosa, l’une d’entre-elle, relate par exemple qu’il est courant pour les travailleuses domestiques qui souhaitent mettre un terme à leur contrat, de subir des formes de pressions de la part d’employeurs qui n’hésitent pas à faire planer la menace du recours aux forces de l’ordre et donc d’une potentielle expulsion. Outre ces intimidations, Michelle et sa cousine, Odette, décrivent combien l’accès aux aides et notamment aux soins est difficile pour les femmes migrantes, demandeuses d’asile et réfugiées. Odette, atteinte de graves problèmes de dos, s’est adressée à plusieurs reprises à Médecins du Monde afin d’obtenir un suivi, mais s’est vue forcée de faire un certain nombre d’aller-retour entre différentes organisations se renvoyant les compétences. Elle dit également ne pas savoir si elle souhaite déposer une demande d’asile auprès du HCR compte tenu des délais et des démarches laborieuses que cela implique, et qui n’apportent finalement que peu de changements.

Ces femmes déclarent se sentir « prisonnières » de ce statut de migrantes, oubliées et entravées au quotidien. Pour autant, malgré l’ensemble des pressions et des multiples formes de violence qu’elles subissent, elles entendent lutter pour leurs droits en menant à bien leurs projets respectifs. Rosa, qui a dû abandonner ses études de médecine pour fuir vers la Tunisie, aimerait ouvrir un atelier de production textile. Elle rêve en effet de commercialiser tissus et robes de mariée. Son amie Madeleine, quant à elle, souhaiterait poursuivre ses études de marketing à l’Université de Tunis, dans la continuité de celles qu’elle avait commencées en Côte d’Ivoire. Michelle, Rosa, Odette, Madeleine et leurs amies dénoncent les limites posées à leur intégration, et l’isolement social dans lequel elles vivent. Ces femmes aspirent à une plus grande solidarité entre les individus, les peuples et les États africains, pour le respect du droit à une vie digne.

Les trajectoires de ces femmes témoignent non seulement des conditions extrêmement problématiques dans lesquelles vivent les migrantes arrivant en Tunisie, mais aussi des rêves et ambitions qu’elles apportent avec elles. En effet, il est aujourd’hui nécessaire que les organisations internationales, l’État tunisien, et les acteurs de la société civile travaillent à la mise en place d’une législation permettant la garantie et la protection des droits de ces femmes, afin qu’elles puissent s’autonomiser et vivre leurs projets.

[1] Les noms des personnes citées ont été modifiés dans le but de préserver leur anonymat.

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