Rapport: Fuir l’Enfer en Libye ou affronter les abysses pour sa dignité

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PRÉFACE

Bien avant que l’ONU ne décide enfin de s’inquiéter par la voix de son Commissaire aux droits de l’homme de la situation des migrants dans les camps en Libye exposés à la torture et l’esclavage, les organisations de la société civile – dont le Forum Tunisien pour les Droits économiques et Sociaux à travers la mission de Reem Bouarrouj – auront au moins eu l’honneur de dénoncer la tragédie humaine qui s’y déroule dès ses premiers signes alarmant. Cette situation des plus scandaleuses avait en effet pour écho celle, non moins macabre, de loterie de la mort en Méditerranée, aux portes de l’Europe. Il aura fallu un bilan effrayant de plusieurs dizaines de milliers de disparus en mer et des initiatives de sauvetage entreprises par des associations qui ont dû braver toutes sortes d’obstacles pour que des victimes puissent enfin témoigner du calvaire de leurs parcours. Ces ONG (Organisations Non Gouvernementales) ont dû affronter les difficultés de leur financement indépendant, les politiques gouvernementales européennes rétrogrades, sans oublier la pression montante du nationalisme chauvin et d’une xénophobie qui se généralise. Mais s’il est au moins de bon ton d’élever la voix tard plutôt que jamais, pour exprimer une indignation devant l’horreur des camps d’enfermement de migrants mise à nu, le retard de cette indignation paraîtrait malheureusement en dévoiler en partie les causes et, du moins, des complicités évidentes. Chacune des personnes rescapées qui a témoigné dans ce rapport est certainement passée par lenfer des camps gouvernementaux libyens et de ceux de milices esclavagistes ; mais qu’en est-il des réalités économiques et sociales non moins douloureuses qui les y ont poussées ? Sans être exhaustif, ce panel de récits d’exilés en quête de leurs droits à la dignité et à l’asile dévoile une diversité des parcours, des origines et des raisons de leurs départs. Abbas, Selim, Jamila et tous les autres par leurs récits de vie témoignent de leurs passés de victimes tantôt de conflits armés, tantôt de répression politique, tantôt de femmes fuyant la banalisation de violences quotidiennes ou encore de la marginalisation économique comme les paysans ruinés par l’aridité nouvelle de leurs terres. Ils récidiveraient sur les mêmes parcours au risque de leurs vies car les pays du Nord, et l’Europe en particulier, ont fait le choix de déterminer la libre circulation des marchandises et des capitaux comme prioritaires devant la liberté de circulation des personnes, reléguée au rang de menace ou danger. En cela, cette volonté vise à essayer de mettre un terme à la pratique ancestrale d’une émigration circulaire autour de cette mer partagée – « mare nostrum » – qui devrait davantage être un espace commun mis au service du développement solidaire et humain. • 06 Au lieu de cela, la sécurisation à outrance a été un des choix politiques communément formulé. La force militaire européenne commune de garde-côtes Frontex a été mise en place en 2016 afin d’assurer la gestion sécuritaire des frontières, avec « la collaboration forcée » des pays riverains. Le budget de celle-ci devrait passer de 281 millions d’euros en 2017 à 322 millions d’euros en 2022, illustrant bien les priorités par les pays européens. Aussi des embarcations sommaires de réfugiés peuventelles être alors repoussées grâce à cela vers les eaux libyennes. Le financement et l’équipement attribués par l’Union Européenne en 2016 puis par l’Italie aux garde-côtes libyens avait indirectement pour objectif d’inciter ce type de refoulement, avant que les embarcations de migrants n’atteignent les eaux internationales. Or, souvent les garde-côtes libyens complices ne font que remettre les migrants à leurs tortionnaires dans les centres, dont il est régulièrement question dans les témoignages de ce rapport. En parallèle, un mouvement de criminalisation des ONG de sauvetage en mer s’est ensuivi en août 2017 semblant pouvoir être associé à cette volonté européenne d’endiguer les arrivées de personnes fuyant les crimes subis en Libye. Enfin, le projet de création de centres de « tri » aux frontières sahariennes entre les demandeurs d’asile dont la démarche sera qualifiée de légitime ou non, achèvera d’externaliser les frontières de l’Europe sur le continent africain moyennant quelques arrangements d’intérêts. En revanche, il semble que l’Europe consentirait actuellement à faciliter l’accueil – conforme à ses intérêts – de l’élite instruite et compétent de notre jeunesse pour laquelle un important investissement a été apporté, tout en continuant de clamer qu’elle ne peut pas accueillir la misère du monde. Les pays d’origines des migrants devraient donc assumer les conséquences de leurs gouvernances et le gaspillage de leurs ressources. Toutefois, faut- il rappeler que nombre de conflits violents qui y sévissent et qui finissent par convaincre les candidats à l’exil, ne sont que de nouvelles formes de guerres par groupes ou ethnies interposés pour des intérêts économiques ou stratégiques non avoués ? Faut-il également rappeler que l’avancement de la désertification, l’épuisement de nombreuses ressources rurales vitales, dont les difficultés d’accès à l’eau rendent certaines régions désormais « invivables », sont aussi les conséquences des bouleversements climatiques auxquels ces pays ont nettement contribué par leur industrialisation intensive ? Les principaux tenants de la « forteresse Europe » n’ontils pas enfin la responsabilité d’assumer le démembrement de fait de de la Libye et le blanc-seing accordé aux milices sur la vie des migrants et réfugiés dans la Libye actuelle, théâtre de toutes les atrocités rapportées par les rescapés de l’ « Aquarius » ? • 07 En Tunisie, des milliers de jeunes femmes et hommes convaincus que l’Etat a choisi de s’accommoder durablement de leur exclusion et de la marginalisation de leurs régions en sont maintenant réduits à ce pire choix du départ faute de perspectives alternatives acceptables. Près de cinq cent d’entre eux sont à ce jour portés disparus. Devant l’obstination des choix de politiques économiques ayant déjà fait preuve de leurs échecs, en l’absence de nouvelles politiques de développement à même de remédier aux déséquilibres régionaux actuels et étant donné l’exclusion économique et sociale de couches de plus en plus larges de la population, le phénomène ne semble pas prêt de s’arrêter. Des parcours similaires à ceux de nos témoins resteraient malheureusement à craindre si des mesures urgentes pour rétablir l’espoir et des dialogues crédibles garant de plus d’équité ne voyaient pas le jour dans les plus brefs délais. Les témoignages choquants rassemblés dans ce document par Reem Bouarrouj – volontaire à bord du bateau « l’Aquarius » – avec la décence due devant tant de drames humains, nous ramènent à l’essentiel d’une approche humaine dans l’écoute et la prise en considération de ces vies brisées. Elles ne peuvent que susciter un sentiment de révolte contre un ordre mondial « bienpensant » au sein duquel le cynisme institutionnalisé et les intérêts égoïstes en arrivent à occulter l’humanité de « l’autre ». Au-delà de l’empathie inévitable envers les victimes, ce travail ne manquera pas, nous l’espérons, de rappeler à chacun ses responsabilités non seulement de dénoncer les dérives qui ont permis à des intérêts convergents de créer des zones de non droit mais aussi celle d’œuvrer à y mettre un terme.
Melik Kefif Membre du Comité Directeur du FTDES

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